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Custer se cala sur le dossier de son énorme fauteuil en soupirant. Il n’aurait jamais dû se trouver là un samedi à midi moins le quart. Le samedi, c’était sacré, il retrouvait rituellement ses copains au bowling à l’heure du déjeuner. Pourquoi diable lui avait-on demandé de passer au bureau un samedi matin ? Ce genre de plan foireux, c’était bon pour un flic de base, pas pour un patron de commissariat. Il avait passé sa matinée à attendre, sans rien faire, à écouter les gargouillis d’eau chaude dans la plomberie du commissariat. Tu parles d’une sinécure. Tout ça pour une de leurs opérations de relations publiques à la con.
Au moins, on n’entendait plus parler de Pendergast. Custer ne comprenait toujours pas ce que cet empaillé du FBI était venu faire dans cette histoire. Quand il en avait parlé à O’Shaughnessy, cet imbécile de sergent était resté très évasif. Avec les casseroles qu’il se trimbalait au cul, on aurait pu penser que ce crétin d’Irlandais avait compris où était son intérêt. Mais non ! Il n’avait rien compris du tout, et Custer en avait ras la casquette. Il avait d’ailleurs là ferme intention de montrer à O’Shaughnessy qui était le patron, et pas plus tard que lundi.
L’interphone bourdonna sur son bureau et Custer appuya rageusement sur le bouton :
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? J’avais demandé qu’on me laisse tranquille.
— Le préfet Rocker vous demande au téléphone, capitaine, répondit aussitôt la voix servile de Noyes.
Oh putain de merde de saloperie de connerie, pensa Custer. Il approcha une main tremblante du téléphone qui clignotait furieusement, se demandant ce que pouvait bien lui vouloir le préfet. Il avait fait tout ce qu’on attendait de lui, ses chefs comme le maire. S’il y avait le moindre problème, ce n’était pas de sa faute...
Il prit la ligne d’un doigt boudiné et frémissant.
— Custer ? demanda le préfet à l’autre bout du fil.
— Oui, monsieur le préfet, répondit Custer de sa voix de canard, faisant de son mieux pour dissimuler sa peur.
— Votre homme, ce O’Shaughnessy.
— Oui, monsieur le préfet, de quoi s’agit-il ?
— Je me pose des questions à son sujet. Pour quelle raison a-t-il demandé le rapport du médecin légiste sur les squelettes retrouvés dans le chantier de Catherine Street ? C’est vous qui le lui avez demandé ?
Le préfet parlait lentement, d’une voix lasse.
Putain de O’Shaughnessy. Qu’est-ce qu’il avait encore déconné ? Custer essayait de réfléchir à la vitesse de l’éclair. Il aurait pu dire la vérité, répondre au préfet que O’Shaughnessy lui avait désobéi, mais c’était courir le risque de passer pour un idiot, incapable de diriger ses hommes. Ou alors il pouvait mentir.
Il opta tout naturellement pour la seconde solution.
— Vous êtes là, monsieur le préfet ? reprit-il d’une voix à laquelle il tentait désespérément de donner un semblant d’assurance virile. Eh bien oui, c’est moi qui lui ai demandé. J’ai pensé que ça pourrait nous être utile de conserver un exemplaire de ce rapport dans les archives du commissariat. Une simple formalité, histoire de suivre le règlement à la lettre, de mettre les points sur les i. Je suis très à cheval sur le règlement, si vous voyez ce que je veux dire, monsieur le préfet.
Sa réponse fut suivie d’un silence.
— Custer, finit par reprendre le préfet. Vous qui aimez visiblement les aphorismes, je vous propose de méditer la maxime suivante : « On ne réveille pas un chien qui dort, »
— Oui, monsieur le préfet. Je veux dire non, monsieur le préfet, on ne réveille pas un chien qui dort.
— Je pensais que le maire avait été suffisamment clair sur la nature du chien qu’il serait bon de laisser dormir.
— Non, monsieur le préfet. Je veux dire oui, monsieur le préfet.
— J’ose espérer que vous n’avez pas laissé la bride sur le cou de ce O’Shaughnessy, et qu’il n’est pas en train de travailler pour le compte de cet inspecteur du FBI. N’est-ce pas, Custer ?
— C’est-à-dire que c’est un excellent élément, un homme à la fois compétent et obéissant, un garçon d’une parfaite loyauté, si vous voyez ce que je veux dire, monsieur le préfet. Et comme je lui avais demandé ce rapport, il a cru bien faire en...
— Vous me décevez, Custer. Vous n’êtes pas sans savoir qu’à la minute où le rapport atterrira sur votre bureau, tout le commissariat sera au courant. Vous n’avez qu’à en faire parvenir une copie au New York Times, tant que vous y êtes.
— Je suis sincèrement désolé, monsieur le préfet. J’avoue que je n’y avais pas pensé.
— Je compte sur vous pour me faire parvenir ce rapport au plus vite, Custer. Par coursier spécial à mon nom. Et je ne veux pas voir traîner la moindre photocopie du rapport dans votre commissariat. C’est compris ?
— Bien sûr, monsieur le préfet. Je m’en occupe personnellement tout de suite.
Putain de putain de putain ! Comment allait-il s’y prendre ? II fallait qu’il commence par réclamer le rapport à ce salaud de O’Shaughnessy.
— J’ai comme l’impression que vous n’avez pas pris toute la mesure de la situation, Custer, poursuivit le préfet. L’affaire de Catherine Street ne concerne en rien la police. Laissez les historiens s’en occuper. Quant au rapport du médecin légiste, c’est la propriété de Moegen-Fairhaven. Ce sont eux qui ont payé le légiste. Les restes des victimes ont été trouvés sur un terrain qui leur appartient, et ils ont été inhumés religieusement à leurs frais dans un cimetière privé. L’affaire est close. Je me suis bien fait comprendre ?
— Parfaitement, monsieur le préfet.
— Les gens de Moegen-Fairhaven sont en très bons termes avec le maire, comme il me l’a fait remarquer lui-même, précisant que M. Fairhaven avait même fait un don substantiel à sa campagne électorale. Encore une incartade de ce genre, et Fairhaven pourrait bien changer d’avis et reprendre ses billes. Ou même décider de soutenir l’adversaire du maire, qui sait ?
— Je comprends, monsieur le préfet.
— Je l’espère, Custer, je l’espère. D’autant que nous avons un fou en liberté, ce Chirurgien, qui s’amuse à découper les gens en morceaux. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de vous occuper de lui et pas du reste. Bonjour, Custer.
Sur ce, le préfet raccrocha, laissant Custer tremblant et désemparé. Il se reprit, toussota pour s’affermir la voix et pressa le bouton de l’interphone.
— Trouvez-moi O’Shaughnessy immédiatement. Son téléphone portable, la radio, la fréquence d’urgence, chez lui, faites comme vous voulez, mais trouvez-le-moi tout de suite.
— Il n’est pas en service aujourd’hui, capitaine, fit la voix obséquieuse de Noyes.
— Rien à foutre ! Trouvez-le, un point c’est tout !
— Bien, capitaine, grésilla l’interphone avant de s’éteindre.